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L’Humanité 29 avril 2009
Gauche unitaire . Ils ont entre trente et cinquante-cinq ans, n’ont pas accepté que leur ancien parti fasse cavalier seul aux européennes, et ont intégré le mouvement fondé par Christian Picquet.
Rennes (Ille-et-Vilaine), envoyée spéciale.
Seule Anne semble plus distante sans doute, sa récente appartenance au Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), à peine une année, la préserve-t-elle d’un affect trop chargé. Ses quatre camarades, eux, étaient les piliers de l’organisation d’extrême gauche à Rennes, en Ille-et-Vilaine. Autour d’une table, au fond d’une brasserie, Bruno, Dominique, Thierry et Vincent ne s’attardent pas sur leurs sentiments à l’égard du parti dont ils ne partagent plus la stratégie. C’est un « arrachement », un « déchirement », murmurent-ils avec pudeur.
« Seize ans de militantisme, c’est la moitié de ma vie », calcule amèrement Bruno, secrétaire administratif. « J’y avais cru, je pensais que bien d’autres mouvements rejoindraient la nouvelle formation, qu’elle ne serait pas une LCR bis », raconte Anne, la « novice » en politique. L’enseignante (cinquante ans) n’a pas accepté que le NPA fasse cavalier seul au scrutin européen. « Ça craque de partout, la crise s’approfondit, il fallait donner un signal fort à la population en s’unissant lors de ces élections. »
Quand l’un parle, les autres écoutent d’un air sérieux qui tranche avec l’ambiance du lieu. La télévision derrière le bar passe en boucle des clips vidéo. Les cinq « ex » restent sourds aux voix de Tryo. Ils ne sont plus au NPA mais pour « une question de responsabilité » refusent d’être « en congé politique », précise Anne. Ils ont alors rejoint la Gauche unitaire fondée le 14 mars 2009 par Christian Picquet. Ce mouvement est depuis devenu la troisième composante du Front de gauche, après le PCF et le Parti de gauche.
Unité politique
Il n’empêche, cette alliance n’enthousiasme pas Dominique, employé à France Télécom (cinquante-cinq ans). Ses trente-cinq années de militantisme à l’extrême gauche lui permettent d’émettre un doute sur « les accords d’appareils, surtout après une expérience aussi motivante que l’était la campagne référendaire de 2005 ». Le doute partagé autour de la table est contrebalancé par « l’espoir » que porte en lui le Front de gauche, selon Anne. « Il fallait en effet donner une impulsion pour montrer qu’il peut exister une perspective politique », reconnaît Dominique. « Il manque un ingrédient aux luttes sociales qui se développent : la certitude de pouvoir s’adosser à l’unité politique. Rien que pour cette raison, il fallait s’engager dans cette nouvelle construction politique », soutient-il de sa voix puissante. Responsables syndicaux ou simplement syndiqués, ils mesurent tous combien le mouvement social souffre d’un manque de « débouché politique, d’une perspective à gauche ».
Sans que ce soit « le pied », selon l’expression de Vincent, ingénieur (trente ans), ils ont intégré le Front de gauche, « bancal du fait du NPA ». « Je me sentais condamné à en être si je voulais continuer à m’investir politiquement », ajoute le benjamin de la bande. Jusqu’ici plutôt réservés sur le dévoilement de leurs sentiments vis-à-vis de leur ex-parti, ils affichent une profonde amertume à l’évocation du refus du NPA d’offrir toute sa chance à la perspective politique balbutiante. « C’est un coup bas donné au mouvement social », dit l’un. « C’est un gâchis », soupire un autre. « C’est une faute politique », analyse Bruno.
Amers, ils le sont d’autant plus que le NPA est porté par la notoriété de son porte-parole, Olivier Besancenot. « Son succès est authentique, nous le testons dans nos milieux respectifs, soutient Dominique. La radicalité de son discours le rend populaire. » L’aîné du groupe estime que la force de la formation du jeune facteur est d’avoir su brasser les questions qui agitent le mouvement social depuis une vingtaine d’années. « Être dans le coup des luttes sociales, qu’elles soient ouvrières, féministes, écologistes ou antiracistes, commente Dominique. À gauche, il n’y a pas photo. C’est dans ce parti que le discours est le plus offensif, le plus radical. » Ne pas mettre cette force « au service de l’intérêt général nous a fait basculer dans notre choix de renforcer le Front de gauche », souffle Bruno.
Selon un sondage IFOP (1), 18 % des électeurs ayant voté pour Olivier Besancenot en 2007 reporteraient leur vote sur le Front de gauche.
Entrer en dissidence
Le NPA, qui revendique plus de quarante membres à Rennes, en a perdu une dizaine dans cette localité. Il n’est pas évident de se rebeller contre sa propre formation, d’entrer en dissidence, de devenir des « parias ». Surtout quand, comme Olivier, technicien environnemental (trente-neuf ans), on continue de partager « 90 % des orientations du parti ». « C’est sa façon d’appréhender le mouvement social que je rejette », dit-il. Lui, l’altermondialiste, se méfiait des partis politiques mais avait adhéré à la LCR, en 2003, pour renforcer un « outil de construction de la gauche de gauche ». Aujourd’hui, il déchante : « C’est une erreur fondamentale que de vouloir bâtir une formation sur la popularité d’un porte-parole, même si je trouve Besancenot bon dans les médias. »
La musique semble bien lointaine. Seuls les rires des clients d’à-côté parviennent à la table des militants, où la mousse de la bière dans les verres à moitié vides s’est évaporée depuis belle lurette. Les cinq restent convaincus que le NPA avait choisi « assez tôt, délibérément, de faire cavalier seul dans toutes les élections à venir, pensant qu’elle a vocation à incarner seule la gauche de gauche ». Dominique parle, les autres acquiescent, complètent. « La logique partidaire prédomine. La direction veut instaurer une hégémonie à l’intérieur de la gauche hors PS », précise Olivier. « Il y a l’idée, fausse, dans la tête de la direction, qu’entre le Parti socialiste et le NPA, il n’existe plus rien. Cette vision polarisée est en rupture avec ce qu’était la LCR. Avec le NPA, la recomposition se fait autour de lui-même », explique Bruno. « Cette volonté d’agglomérer autour de soi me gêne. L’unité ne se réalise pas dans le monolithisme », se désole Thierry.
S’ils ne doutent pas de la popularité du leader d’extrême gauche, les « ex » évoquent volontiers le coup de pouce sarkozyste. Là encore, c’est Dominique qui intervient : « Sarkozy veut faire croire que l’alternative serait entre sa politique et la révolution incarnée par Besancenot. Cela lui permet de figer la situation, d’empêcher toute recomposition, toute constitution d’un vrai front à vocation majoritaire. » Mais ni Dominique ni ses camarades ne pensent que le porte-parole ou la direction du NPA « se prêtent au jeu ». « Ils sont contents de cette médiatisation », soutient Anne. « C’est toujours agréable, surtout quand on dirige un petit parti, de passer sur les grandes chaînes d’information », dit Thierry, mais il avertit : « Attention à l’auto-intoxication. Le NPA ne compte que 10 000 adhérents. Il faudra se lever tôt tous les matins si l’on veut recomposer le mouvement ouvrier avec seulement 10 000 personnes... »
(1) Sondage paru dans l’Humanité du 27 avril 2009.
Mina Kaci